Pourquoi des hôpitaux solides dépendent toujours de médecins forts

Par Carlos Loja

Il y a une phrase que j’ai entendue il y a quelques années et que je n’ai jamais oubliée : les systèmes de santé ne s’arrêtent pas ; ils se transforment. Mais ils peuvent être bien pires. Cette idée permet de comprendre l’heure actuelle du secteur de la santé, qui connaît une profonde transformation, portée par la technologie, le vieillissement de la population, l’augmentation des maladies chroniques, la consolidation des réseaux et la pression croissante de l’efficacité. Nous n’avons jamais eu autant de données, autant de protocoles et autant de capacités technologiques. Pourtant, le sentiment de fragmentation des soins ne fait qu’augmenter.

Dans ce contexte, une tension centrale apparaît : d’une part, des organisations de plus en plus grandes, qui doivent gagner en taille, intégrer leurs services et supporter des coûts croissants. D'un autre côté, les médecins restent le principal point de confiance du patient, mais ils se trouvent souvent plus éloignés des décisions du système. C’est dans cette tension que naît l’idée de co-autorité.

La coautorité est l’idée selon laquelle la valeur des soins de santé n’est pas produite uniquement par les institutions ni par les médecins uniquement, mais par la capacité de travailler ensemble. Les organisations apportent structure, technologie, données, gouvernance et capacité d’investissement. Les médecins apportent leur jugement clinique, leur expérience, leurs liens avec les patients et leur capacité à transformer les protocoles en soins réels. Lorsqu’un camp tente de remplacer l’autre, le système perd.

Ce défi est aggravé par des changements importants dans la pratique médicale au Brésil. L’expansion des formations, la plus grande fragmentation des liens et les modèles plus courts de relations avec les institutions ont réduit le sentiment d’appartenance de nombreux professionnels. Dans le même temps, les hôpitaux et les réseaux doivent coordonner des structures de plus en plus grandes, sans perdre l’identité des soins ni étouffer l’autonomie clinique qui soutient la qualité des soins.

C’est peut-être pour cette raison que l’expression « patient au centre » a perdu de sa force lorsqu’elle est devenue un simple discours institutionnel. Mettre le patient au centre n’est pas un slogan. Cela signifie organiser le système de manière à ce que la durabilité, la qualité des soins et l’expérience des patients vont de pair. Lorsque cela ne se produit pas, le patient le ressent dans la pratique : dans le retard, dans la fragmentation du parcours, dans la répétition des examens et dans le manque de coordination. Quand ça marche, il le ressent aussi, notamment en confiance.

Les chiffres aident à comprendre la taille de ce système. Le Brésil investit environ 9,7 % de son PIB dans la santé et possède le plus grand marché du secteur en Amérique latine, selon l'Administration du commerce international. La complémentaire santé dépasse déjà les 53 millions de bénéficiaires, selon l'ANS. Et plus de 70 % des dirigeants mondiaux du secteur considèrent l’efficacité et la productivité comme des priorités stratégiques pour les années à venir, selon Deloitte. La pression pour évoluer est réelle et inévitable.

Mais il y a un point que ces données à elles seules n’expliquent pas : la santé reste un secteur basé sur la confiance. Une enquête de l'institution nord-américaine Kaiser Family Foundation (KFF) indique que 85 % des adultes font confiance à leur propre médecin pour les décisions en matière de santé. Cela montre quelque chose de simple, mais fondamental : les hôpitaux ont une structure, mais les médecins ont des liens.

Les personnes impliquées dans les soins quotidiens savent que les patients ne découvrent pas le système sous forme de rapports ou d'indicateurs. Il vit dans la concertation, dans des décisions difficiles, dans une communication claire et dans un sentiment de sécurité. En médecine, tout ne rentre pas dans le protocole. Et tout ce qui compte en matière de soins n’apparaît pas sur le tableau de bord.

Le problème, c’est lorsque la recherche d’efficacité transforme la gestion en contrôle excessif. Les données sont fondamentales, mais ne peuvent remplacer le jugement clinique. Le risque est de créer des systèmes très organisés sur le papier, mais peu adaptables en pratique. Et les soins de santé ne fonctionnent pas comme ça.

Dans ce scénario, le système doit évoluer. La co-autorité signifie exactement cela : reconnaître que des institutions solides et des médecins compétents dépendent les uns des autres. Un hôpital sans médecins engagés devient une infrastructure. Un médecin sans structure adéquate ne peut pas prodiguer des soins au niveau qu’exige le système aujourd’hui.

Cela nécessite un changement de mentalité pratique. Les organisations cessent d’être de simples lieux de travail des médecins et deviennent des environnements qui les aident à prodiguer de meilleurs soins. Cela signifie moins de bureaucratie, plus d'intégration entre les domaines, moins de barrières opérationnelles, plus de soutien clinique, plus d'échanges entre les équipes et plus d'espace pour une autonomie responsable.

Cela nécessite également d’affronter des sujets difficiles, tels que les incitations, le pouvoir, les carrières médicales et la viabilité financière. Il n’y a pas de solution simple ici. Mais ignorer ces tensions ne fait qu’aggraver le problème. En fin de compte, l’avenir des soins de santé ne sera pas défini uniquement par celui qui possède le plus de technologie ou le plus d’échelle. Il sera défini par celui qui saura maintenir la confiance dans des systèmes de plus en plus complexes. Et cela ne se produit que lorsque des institutions fortes et des médecins compétents travaillent ensemble, et non dans des camps opposés.


*Carlos Loja est directeur médical de Rede Américas.