Par Sérgio Okamoto
Le Brésil connaît une transition démographique et épidémiologique accélérée. Si, d’un côté, nous célébrons l’augmentation de l’espérance de vie réalisée au cours des dernières décennies, de l’autre, nous sommes confrontés à une réalité alarmante : les maladies et affections non transmissibles (MNT) représentent déjà plus de la moitié des décès enregistrés dans le pays. C’est dans ce scénario critique qu’est inséré le Plan d’Action Stratégique du Ministère de la Santé pour la période 2021 à 2030, soulignant que la durabilité de notre société, du Système de Santé Unifié (SUS) et du système de santé en général est confrontée à un défi critique étant donné l’avancée silencieuse des maladies chroniques, des accidents et de la violence – des facteurs qui façonnent aujourd’hui profondément le profil national des maladies.
Les données contenues dans le plan stratégique du ministère de la Santé révèlent qu'en 2019, 54,7 % des décès au Brésil étaient dus à des maladies chroniques (telles que des problèmes cardiovasculaires, le cancer, le diabète et les maladies respiratoires), tandis que 11,5 % étaient causés par des problèmes externes (violence et accidents). L’impact social de ce scénario est écrasant : rien que cette année-là, le pays a enregistré 738 371 décès dus à des maladies chroniques non transmissibles. Cependant, aussi important que soit ce volume, rien n'est comparable à la gravité du coût humain : 41,8 % de ces décès sont survenus prématurément, entre 30 et 69 ans, autrement dit, nous perdons des citoyens au sommet de leurs capacités productives, intellectuelles et familiales.
Il est facile, dans une perspective strictement individualiste, de blâmer les citoyens pour leurs choix. Après tout, le tabagisme, la consommation excessive d’alcool, la sédentarité et une alimentation inadaptée sont les principaux facteurs de risque modifiables. Cependant, le document officiel du gouvernement reconnaît à juste titre la détermination sociale de la santé, en précisant que la maladie est le reflet direct de l’accès, ou de l’absence d’accès, aux biens, aux services publics, au revenu, à l’emploi et à l’information. Qu’est-ce qui nous amène à nous demander comment exiger des choix alimentaires parfaits dans une vie quotidienne, souvent marquée par la vulnérabilité sociale et une routine trépidante ? Dans ce contexte, les produits ultra-transformés se distinguent par leur praticité immédiate, leur plus grande durabilité et leur rapport coût-bénéfice perceptible compte tenu du risque de perte rapide des légumes et des aliments frais. Le prix de cette dynamique sur la santé est cependant extrêmement élevé, générant un déséquilibre nutritionnel et un apport calorique excessif.
Par ailleurs, lorsque l’on élargit notre regard sur les causes externes, nous constatons que le renforcement de la surveillance épidémiologique et la notification des violences sont devenus une politique publique essentielle dans le pays. Dans ce contexte, le Système de Surveillance de la Violence et des Accidents (VIVA) a été structuré en 2006, opérationnalisé sur deux fronts complémentaires : le VIVA Inquérito (échantillonnage effectué dans les services d'urgence et d'urgence) et VIVA/Sinan (notification continue des cas de violence interpersonnelle et auto-infligée intégrée dans le Système d'Information sur les Maladies à déclaration obligatoire). Alors que le système surveille les problèmes de santé de la population générale, la notification est devenue obligatoire pour les cas impliquant des segments vulnérables de la population, tels que les enfants, les adolescents, les femmes, les personnes âgées, les personnes handicapées, la population LGBTQIA+ et les peuples autochtones, agissant comme un instrument important pour garantir les droits et activer les lignes de soins.
Entre 2011 et 2018, plus de 1,8 millions de cas ont été enregistrés sur VIVA/Sinan, soit un bond de 263,2%, dû principalement à l'augmentation significative des notifications chez les femmes (194%) et dans la population âgée de 60 ans ou plus (261%). Au cours de la même période, la proportion de municipalités déclarantes dans le pays est passée de 38,0 % (2 114) à 78,7 % (4 381). Cependant, le système reste confronté à d’importantes inégalités régionales, avec la nécessité d’étendre la couverture principalement dans les régions du Nord et du Nord-Est et le défi chronique de la sous-déclaration, alimenté par le manque de connaissance des registres et des flux, la peur de représailles ou la peur d’une violation du secret professionnel. Ce diagnostic révèle de profondes inégalités de genre, de race, de tranche d'âge et de classe sociale au Brésil, révélant que l'insécurité et la violence dépassent la sphère de la sécurité publique pour avoir un impact direct sur le système de santé.
Dans le même ordre de gravité, l’augmentation significative de 42,6 % du taux de suicide, enregistrée entre 2000 et 2019, met en lumière la souffrance psychologique, une maladie longtemps restée invisible en raison de la stigmatisation et du tabou. Ce fait alarmant renforce l'urgence de considérer la santé mentale non pas comme un agenda secondaire ou individuel, mais comme une priorité de l'État, exigeant la démocratisation de l'accès aux services de psychologie et de psychiatrie, le renforcement des réseaux de soins psychosociaux (RAPS) et la création d'environnements communautaires et de travail qui favorisent le bien-être émotionnel sur tout le territoire national.
Face à ce panorama, le plan conçu pour l’horizon 2021-2030 fixe des objectifs bien définis : réduire d’un tiers le taux de mortalité prématurée due aux maladies chroniques ; réduire de 50 % le taux de mortalité dû aux accidents de la route ; réduire d'un tiers le taux de mortalité par homicide (avec des réductions spécifiques pour les femmes et les jeunes de 15 à 29 ans) ; stopper la croissance de la mortalité par suicide et des décès de personnes âgées dus à des chutes accidentelles ; en plus d'augmenter de 40% le pourcentage de municipalités notifiantes à Viva/Sinan, en reconnaissant que le succès de cet agenda ne dépend pas exclusivement du ministère de la Santé.
La lutte contre les MNT nécessite que la santé transcende ses frontières traditionnelles pour impliquer activement les secteurs de l’urbanisme, des transports, de la sécurité publique, de l’éducation et du secteur privé. Il s’agit de promouvoir des villes intelligentes qui encouragent la mobilité active à travers des pistes cyclables efficaces, une réglementation stricte des produits nocifs (comme l’alcool et le tabac), la sécurité routière et la promotion de l’agriculture familiale dans les repas scolaires.
Traiter les maladies chroniques et la violence en utilisant uniquement la logique d’un lit d’hôpital équivaut à faire sécher de la glace à un prix insoutenable. La promotion de la santé et la prévention doivent être considérées comme des investissements structurels urgents. À l’approche de 2030, garantir une société véritablement saine nécessite un effort coordonné et un engagement continu de tous les secteurs publics et privés.
*Sérgio Okamoto est médecin spécialisé en santé au travail et surintendant général de l'hôpital nipo-brésilien (HNIPO).